Entretien de Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre Avec  Jean-Richard Freymann[1]

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Jean-Richard, tu es psychiatre, psychanalyste à Strasbourg, président de la FEDEPSY, directeur scientifique des éditions Arcanes que tu as fondées en 1992 et, depuis 2002, directeur de la collection « Hypothèses » qu’érès publie en coédition avec Arcanes. Peux-tu brosser rapidement l’itinéraire professionnel et intellectuel qui t’a conduit de la psychiatrie à l’édition en passant bien sûr par la psychanalyse ?

Jean-Richard Freymann : La création d’Arcanes, puis le travail avec érès, pour tout coordonner au sein de la collection « Hypothèses », a toujours été un travail d’équipe qui a évolué dans ses formes. Actuellement, font partie de l’équipe d’Arcanes Sylvie Lévy, Eveline Kieffer, Geneviève Kindo et Khadija Nizari-Biringer.

Je me suis toujours senti le passeur transgénérationnel de la question de l’écriture et des formes de travail se situant à l’Est. Les équipes se sont modifiées, nos anciens ont disparu, des jeunes apparaissent pour tenter de maintenir un relais concernant la psychanalyse, la clinique psychanalytique et les articulations entre la psychanalyse, la psychiatrie, la psychologie et tout ce que l’on appelle les sciences affines. Pour être précis, j’ai entamé le travail d’édition après avoir vu mes anciens — du temps de l’Ecole Freudienne de Paris (EFP) — travailler dans un petit bulletin régional, l’EFP-Est, produit par Lucien Israël, Jean-Claude Schaetzel, Jean-Pierre Bauer, Jean-Claude Depoutot et Marcel Ritter. Ils m’avaient passé le relais pour établir, avec d’autres collègues de ma génération, notre bulletin de liaison Poinçon qui a fonctionné de 1981 à 1985 et que l’on peut toujours trouver.

La première évolution vers une publication véritablement officielle a été avec Springer Verlag et la revueApertura avec André Michels qui eut longtemps un grand succès. Nous avons fait de nombreux numéros à un moment de grand brouillage au niveau institutionnel analytique.

Arcanes — sous l’impulsion de Nicolle Kress-Rosen, Jean-Pierre Adjedj et moi-même — naît à la suite de cette expérience et fonctionne de son propre mouvement. Mais sa diffusion pose un grand nombre de questions, le champ d’ouverture étant progressivement devenu trop étroit. C’est là que, grâce à Christian Hoffmann qui nous met en relation avec toi, nous avons pu mettre en place la coédition Arcanes-érès. Dès lors, la méthodologie de travail s’est modifiée avec, pourrait-on dire, un professionnalisme important, une grande expérience et surtout des échanges forts sur les différents manuscrits qui pouvaient être publiés. L’équipe en 2002 était constituée essentiellement de Sylvie Lévy, gérante, d’une secrétaire et de moi-même.

En ce qui concerne mon périple personnel, j’ai eu la chance de faire mes études, dans une période 1968-1980 où la psychanalyse fleurissait et où les maîtres étaient très présents. Cette période fut celle de l’enseignement de Jacques Lacan que j’ai pu approcher à diverses reprises tout en ayant une formation spécifique typiquement strasbourgeoise qui résulte de l’articulation entre une culture germanophile et une culture française largement intriquées. La psychanalyse a une tradition bien plus ancienne à Strasbourg qu’à Paris. À Paris, la psychanalyse fût longtemps repoussée[2]. Je suis un peu le symptôme de cette double formation fort ancienne.

Nombre de cliniciens, de maîtres, d’anciens sont passés par Strasbourg, que ce soit à la Clinique Psychiatrique ou à la Faculté de Psychologie. Il faut savoir que les articulations entre psychologie, psychiatrie, psychanalyse étaient posées d’emblée.

Dans mon périple, le cartel qui a existé autour de la période de la dissolution de l’École Freudienne de Paris a sans aucun doute été à l’origine d’un certain nombre de nos publications. Après cette dissolution, j’ai été pris, dans un premier temps, dans l’attirance pour la Cause Freudienne et la proposition de participer, avec quelques signataires, aux travaux de feu la Convention Psychanalytique. Puis, avec plusieurs autres, j’ai fondé à Strasbourg la BRFL qui a été un lieu d’échanges analytiques, d’écriture mais aussi de travail à partir du livre. C’est après une certaine période de travail « hors institution » qu’en l’an 2000 nous avons fondé la FEDEPSY qui au fond concrétise ce qui existait déjà à Strasbourg : un cadre institutionnel à un endroit qui fonctionnait déjà.

La FEDEPSY est devenue une OING par rapport au Conseil de l’Europe ce qui a généré des échanges avec des collègues de tous les pays. Cela nous a poussé à penser la question de la transmission en fonction des rapports à la psychanalyse, différents suivant les pays, et à cultiver l’idée de faire lien entre des générations d’analystes et d’étudiants. Il s’agissait de tenir compte de l’apport des anciens tout en permettant à des gens plus jeunes de s’inscrire dans le devenir des séminaires et des publications

MFDS : Comment définirais-tu l’originalité du projet de la collection « Hypothèses » ? Quels sont les auteurs et les ouvrages qui sont emblématiques des objectifs que tu t’es donnés ?

JRF :  Notre projet est effectivement de toujours soutenir la place de la psychanalyse et de sa pratique dans le monde actuel. L’idée transgénérationnelle est de permettre à des auteurs connus d’être publiés dans notre collection tout en laissant la place à de jeunes auteurs encore inconnus — sorte de compagnonnage d’écriture par les plus anciens. Mais nous voulons aussi donner une place à des auteurs de champs différents qui peuvent enseigner le psychanalyste, le clinicien, le psychologue, le psychiatre, et bien sûr les autres analystes ; cela entre parfaitement en conjonction avec les projets d’érès qui, une fois encore, nous a permis et nous permet de repenser nos projets de publication. La collection d’Arcanes-érès nous permet de mettre à l’épreuve des hypothèses de travail dans des ouvrages individuels ou collectifs. Par exemple De la honte à la culpabilité, sorti en 2010, rend compte des débats, des colloques, des « échanges dialogués » autour d’un thème bien précis. C’est une manière de participer indirectement aux débats très vifs sur la question du statut du psychothérapeute et sur la manière dont chaque corps de métier peut se positionner. Il s’agit toujours de défendre la psychanalyse comme un champ spécifique, une formation spécifique, mais qui doit être capable de s’articuler sans polémique ni effets sectaires aux autres champs et aux autres types de formations.

Les auteurs emblématiques de la collection — auteurs qui ont déjà publié de nombreux ouvrages — sont, bien sûr, Lucien Israël qui m’a donné mission de publier l’ensemble de ses cours et séminaires, Charlotte Herfray qui, après Les figures d’autorité, Vivre avec autrui… ou le tuer, nous apporte encore de nouvelles publications, Jean-Marie Jadin et son nouvel ouvrage Trois délires chroniques. Par ailleurs, des auteurs tels Marcel Scheidhauer dans Freud et ses visiteurs, Michel Constantopoulos dans En-jeux de l’Autre posant le rapport de la philosophie grecque à la psychanalyse et son articulation à une certaine culture classique, font tous deux appel au rapport à l’histoire. Va aussi sortir prochainement un ouvrage collectif sur la clinique de la déshumanisation, avec comme sous-titre « Le trauma, l’horreur, le réel ».

MFDS : Est-ce  qu’on peut dire que la psychanalyse en Alsace, et plus particulièrement à Strasbourg, occupe une place singulière dans le paysage psychanalytique français et européen ?

JRF : La question est très importante. Strasbourg et l’Est constituent un pôle très spécifique, très particulier dans le monde analytique, mais aussi dans le monde psychiatrique et psychologique du fait d’une situation « d’extraterritorialité » à la France. Il faut savoir que Strasbourg a longtemps été occupée par l’Allemagne ! L’influence des textes de Freud, du fait du bilinguisme, a été beaucoup plus rapide qu’à Paris. Les effets de la mise en place de la psychanalyse freudienne ont été bien plus précoces. Il a fallu attendre 1910 pour que la traduction de la Traumdeutung arrive à Paris… Un certain nombre d’aliénistes connus sont passés à la Clinique Psychiatrique, avant l’effet de coupure œcuménique provoquée par le professeur Théo Kammerer et la venue de Lucien Israël, qui a introduit l’enseignement de Jacques Lacan à Strasbourg. Par ailleurs à la Faculté de Psychologie se sont succédés nombre de célébrités qui ont marqué le paysage « psy » : Juliette Favez-Boutonnier, Daniel Lagache, Didier Anzieu, Serge Leclaire, Georges Lanteri-Laura, Moustapha Safouan…

 

MFDS : Au-delà des attaques dont elle a toujours fait l’objet mais qui ont trouvé une actualité médiatique récente, la psychanalyse est actuellement en perte d’influence dans les différents milieux, universitaires, hospitaliers, médico-sociaux… et éditoriaux. Quelle est ton analyse de cette situation ? Est-ce que le fonctionnement des institutions analytiques n’a pas sa part de responsabilité dans ce phénomène ? Est-ce que les conflits théoriques entre écoles et associations justifient à la fois l’éparpillement et le cloisonnement des psychanalystes qui défendent leur « pré carré » et n’ont pas de stratégies politiques communes pour défendre leur discipline ?

JRF :  La perte d’influence de la psychanalyse dans les institutions, les publications, alors que montent en puissance les techniques « psychothérapiques », n’est pas à mon avis un phénomène purement actuel. Il s’agit bel et bien de l’aboutissement de tout un cheminement par rapport à la psyché. En effet, la psychanalyse a pris, à une époque, beaucoup de place sous forme de psychanalyse appliquée. Un certain nombre d’abus et d’impérialismes ont été commis en son nom. Qu’il se soit agi là véritablement d’un effet de la psychanalyse, j’en doute ; il s’agissait d’une utilisation perverse de la psychanalyse. À ce titre-là, la place aujourd’hui de la pratique de la cure analytique elle-même n’est pas entièrement négative. La psychanalyse devient une sorte de recours qui se situe dans un ailleurs, et l’on se rend compte qu’elle reste un lieu de singularisation où les gens peuvent justement remettre en cause le fonctionnement de suggestion hypnotique qui fonctionne par ailleurs. La psychanalyse est loin d’être morte en tant que telle, même si elle est repoussée dans une sphère plus privée.

La difficulté supplémentaire est l’existence effectivement d’un discours ambiant qui va dans le sens d’une désubjectivation, d’une déshumanisation (!) où le rapport au désir inconscient est totalement escamoté. Les choses sont radicalisées et il y a lieu de toujours maintenir un travail qui se fait essentiellement au « un à un ». Mais la psychanalyse collective n’a jamais existé. Le point important dans cette période très difficile qui est la nôtre, c’est le passage d’une génération à l’autre et la place de l’étudiant et du plus jeune dans la transmission de la psychanalyse et de l’écrit. C’est l’effort auquel nous nous astreignons en publiant des ouvrages les plus lisibles possible, mais qui permettent de poser les questions sur la modernité.

Certes il existe une grande dispersion dans les institutions analytiques et les groupes de travail souvent régionaux, mais j’ajouterais que, en parallèle ou en contre-mouvements, il existe nombre de regroupements institutionnels qui font que cet éparpillement n’est plus complet. Les publications sont très importantes pour nous permettre de toucher les générations à venir, aussi nous nous devons d’être très vigilants sur leur qualité.

MFDS : Malgré le climat morose qui se traduit par la réduction des rayons « Psychanalyse et sciences humaines » dans les librairies, par un certain désinvestissement éditorial de ces disciplines, les éditions Arcanes-érès poursuivent leur engagement en faveur d’une psychanalyse ouverte sur les disciplines connexes (philosophie, sociologie…). Peux-tu donner les pistes que tu poursuis pour les années qui arrivent ?

JRF : Tout d’abord, je souhaite que ce travail d’échange, de collaboration, de dialectisation continue à fonctionner entre érès et Arcanes, ce qui permet peut-être d’aborder les choses sous un angle, on pourrait dire, légèrement dévié. Le rapport aux autres disciplines est fondamental : nous proposons à des auteurs, philosophes, ethnologues, historiens d’ouvrir la réflexion. Sans compter l’adaptation nécessaire à toutes les techniques d’Internet, les techniques audiomédiatiques actuelles, dont toi — mais déjà ton père — et toute ton équipe essaient de tenir compte. La collection a plusieurs objectifs :

– mettre l’accent sur la clinique psychanalytique pour la différencier des autres cliniques en n’hésitant pas à publier des ouvrages de conflictualité qui abordent, en fonction de certaines données de la psychopathologie, des approches différentes ;

– faire retour à des textes anciens et publier certains ouvrages introuvables, à condition évidemment de les accompagner par des auteurs qui en feront une lecture nouvelle ;

–  réussir — et c’est l’effort que nous faisons actuellement à Strasbourg — à travailler non seulement les textes de Freud, de Lacan, de tous les auteurs bien connus, mais aussi les références de ceux-ci et en particulier de Freud et de Lacan ;

– soutenir un travail à plusieurs, comme cela a été fait en mathématiques par le groupe Bourbaki : à côté de publications d’auteurs uniques, publier des ouvrages transdisciplinaires qui permettent de poser la question du rapport à la culture actuelle où la psychanalyse aurait toute sa place pour penser l’évolution de la société loin de l’instantané, des flashes d’informations qui actuellement gouvernent le monde.

Pour terminer je dirais que l’écriture est un moyen de formation extraordinaire qui peut être à la fois scientifique et poétique.

 

[1] Paru dans la « lettre d’érès » juillet à décembre 2011

[2] M. Scheidhauer, Le rêve freudien en France 1900-1926, Navarin,1985.